Partager l'article ! La cédille: « Voilà votre nouvelle maitresse ! Soyez sages avec elle sinon vous aurez affaire à moi ! » ...
« Voilà votre nouvelle maitresse ! Soyez sages avec elle sinon vous aurez affaire à moi ! »
Le directeur reporta son regard inquiet sur la jeune fille rougissante qui regardait le groupe de garçons de 10 ans qui constituaient sa classe. La première.
« Et vous, Mademoiselle, soyez ferme ! N’hésitez pas à me les envoyer ! N’est-ce-pas Zaoui ? Celui-là je vous le recommande »
Le Directeur finit par partir en poussant de gros soupirs. On sentait qu’il n’était pas vraiment tranquille de laisser une jeune fille en pâture à des fauves. Les fauves c’étaient nous. Des kabyles pure race qui n’avions pas l’habitude de nous laisser faire.
On n’en avait jamais vu de comme ça.
Nous savions déjà que nous aurions une maîtresse pour remplacer Monsieur Robert, le jour où le gardien de l’école, avec un air bizarre, avait bouché le trou sous le bureau en clouant une planche en bois.
Mais de là à imaginer que notre maîtresse serait une vraie vedette de cinéma !..
Mademoiselle Stromboli était grande, avec des cheveux jaunes, retenus à l’arrière par une barrette. Les Français appellent ça une queue de cheval, ils sont bizarres les Français ! Les ficelles qui montaient derrière ses jambes nous intriguaient. Elle portait une robe plus courte que celle de nos mères, étranglée à la taille par une large ceinture bleue. Sûrement qu’elle ne devait pas manger beaucoup.
Nous n’osions pas bouger, écrasés par tant de nouveauté.
Mademoiselle Stromboli. Elle avait écrit son nom à la craie sur le tableau.Un vrai nom de cinéma.
Elle avait ce regard inquiet qu’ont toutes les Françaises de France. Les Françaises d’ici, ce sont toutes des pimbêches, je ne sais pas si ce sont des vraies Françaises malgré leurs grands airs..
Mademoiselle Stromboli ne devait pas s’attendre à la sortie de l’Ecole Normale à affronter 45 gaillards de notre espèce. Son arrivée dans notre classe était un mystère total. Peut-être qu’elle avait fait une bêtise et qu’on l’avait punie. En tout cas sa place aurait plutôt été à l’Office. Les classes y sont plus propres et les élèves moins nombreux...Moi je me disais qu'elle souffrait d'un chagrin d'amour. Son fiancé, militaire, avait sauté sur une bombe, enfin quelque chose du genre. Et elle avait choisi d'aller faire la classe à des indigènes comme d'autres auraient choisi le couvent.
Quand elle commença à parler, tout le monde l’écoutait, les yeux ronds. Même l’accent était différent. Elle parlait comme dans le poste de radio. Enfin, c'est pas tout le monde qui l'écoutait, je parie que Saïdoun commençait à imaginer ce qu’il y avait sous la robe.
Lui, c’était presque un jeune homme. Il dépassait déjà d’une tête les plus grands de la classe et même le Directeur quand il n’était pas sur l’estrade. Habillé été
comme hiver d’un duffle-coat noir, il meublait le fond de la classe, superbement indifférent à ce qui l’entourait. Les maîtres successifs s’étaient résignés à sa présence. Nous, on le respectait.
Saïdoun. On savait très bien qu’on ferait pas long feu dans une bagarre avec lui.
Il avait aussi la particularité de quitter la classe une demi-heure avant la fin à cause de la barrière militaire qui fermait à 5 heures pile et qui isolaient les villages environnants de notre petite ville. Les rares fois où il m’avait parlé, il disait que passer le contrôle de la barrière était bien plus dur que les 8 kilomètres qu’il faisait tous les jours pour venir à l’école..
Comme, dans son village, on interdisait la lumière après 7 heures du soir, je pris l’habitude de lui donner mes devoirs à copier, juste avant d’entrer en classe. Je disais aux autres que c’était mon copain.
Ce qui m’intriguait le plus, c’est qu’avant les vacances d’hiver Saïdoun venait en classe avec des vieilles « chifadh » et repartait le soir dans la montagne dans des pataugasses neuves trop grandes pour lui. Ca m’avait frappé car il les traitait sans ménagement, allant même jusqu’à verser de l’encre dessus ! Volontairement !
Moi qui venais à l’école avec mes souliers à la main pour les économiser et aussi pour courir à mon aise, je n’y comprenais rien.
Un jour, il me prit à part:
« Ecoute, la cantine va démarrer et je n’ai pas le temps de faire les courses pour ma famille. Peux-tu le faire à ma place ? En échange je dirai à Zaoui de te laisser la place juste devant la maîtresse. »
Mon jour de chance : d’une part faire des courses pour Saïdoun et finir l’année au premier rang regardant Mademoiselle Stromboli à la dérobée quand elle ne s'y attend pas.
« Et puis » ajouta-t-il « comme tu es le plus fort en calcul, tu ne te feras pas rouler avec la monnaie »
J’étais devenu son homme de confiance ! Je marchais dans les rues plus fier qu’un dindon. Chez nous on appelle ça faire "zour-zour". Enfin, je faisais attention de rester le même en apparence pour que personne ne remarque la différence et n’aille en parler à ma mère.
Faut reconnaître que manipuler des gros billets me faisait un peu peur. Je ne sais pas comment ils se débrouillaient dans la famille de Saïdoun mais il n’avait que des gros billets comme j’en avais vu rarement chez mon oncle le plus riche, le bijoutier de la rue Gambetta.
Et puis les courses ça me connait. J’ai l’habitude d’en faire. A la maison on prenait tout à crédit chez Ali. Mais tout de même, il devait avoir une sacrée famille Saïdoun, ! Rien que pour une semaine je lui ai fourni 5 kilos de café, 5kg de sucre et 3 cartouches de cigarettes !
Nous qui étions 14 à la maison il nous fallait seulement une livre de café par semaine. Je ne posais pas de question, chez nous ça ne se fait pas de parler de sa famille.
Sans parler des boites d’aspro et les bouteilles d’éther qu’il me recommandait d’acheter dans les 3 pharmacies de la ville, car, disait-il, si les boites sont les mêmes, le produit à l’intérieur est différent puisque les pharmaciens sont différents.
A la récréation de l’après-midi, on faisait nos comptes à part dans le préau des petits. Grâce à Saïdoun je jouais les caïds. J’allais pas me gêner pour mépriser les petits surtout les nouveaux, reconnaissables à leur tablier neuf et qui nous regardaient de loin avec des yeux de chiens battus, honteux, sans le savoir, d’être propres comme des Français.
Mais la cloche sonnait vite et nous retrouvions Melle Stromboli comme on retrouve un film après un entracte de cinéma.
Ce matin-là, après une courte dictée, il lui apparut que nous ne connaissions pas l’emploi de la cédille. Avant O, U ou A, il faut mettre une cédille au C pour avoir le son SSE. Exemple : « le maçon est français » Au bout d’une heure, l’examen des ardoises levées à bout de bras sembla indiquer que toute la classe avait compris la règle. Toute ? Non bien sur ! pas Saïdoun qui, pour faire plus simple, mettait des cédilles à tous les C.
Je me voyais déjà l’aider à recopier 100 fois la règle comme punition. Il ne voulait rien comprendre et pourtant pour les comptes, il est encore plus fort que moi. Saïdoun se justifia comme d’habitude avec panache en disant « la règle de Mademoiselle Stromboli est fausse,t’en connais toi des maçons qui sont français ? »
Ce qui me donnait à réfléchir.
Depuis ce jour, j’ai bien vu que Melle Stromboli regardait Saïdoun d’un air songeur et
poussait des soupirs. Sans doute commençait-elle à douter de sa mission mais j’étais trop petit pour le comprendre. Et si nous n’étions vraiment que des sauvages ? La suite allait
l’éclairer. Nous savions tous qu’elle n’était pas à sa place et qu’il allait se passer quelque chose.On aurait bien voulu la protéger pour la garder et apprendre encore des trucs comme l'adjectif
qualificatif.
Nous pénétrions dans la salle de classe silencieuse et sombre où seule la carte de France apportait une tache verte. Nous sûmes tout de suite qu’une catastrophe était arrivée.
Au milieu de l’estrade, une flaque, dont l’origine n’était, hélas, pas douteuse. Melle Stromboli se mit à crier que c’était trop, qu’elle en avait assez de la puanteur permanente, de la saleté quotidienne, que ce n’était pas une raison de lui en ajouter. Je crois même
qu'elle a dit un gros mot ou deux.
Alerté par les cris, le Directeur se rua dans la classe comme s’il était monté sur ressorts.
Il regarda stupéfait le tableau.
En dessous de la leçon de morale du jour « le matin je viens à l’école avec des mains propres » on trouvait écrit en gros caractères:
Abat la Françe
Vive l’indépendançe
Pendant que le Directeur égrenait les sanctions qui allaient s’abattre sur la classe si le coupable ne se dénonçait pas, moi je regardais Mademoiselle Stromboli. J’étais juste devant. J’ai bien vu qu’elle avait les yeux fixés sur SaÏdoun, lequel observait attentivement les pieds de sa table.
Le directeur sorti, elle distribua une punition à tous les élèves, et à voix haute elle demanda à Saïdoun de ne pas partir avant l’heure comme d’habitude car elle avait à lui parler. Prenant mon courage à deux mains je dis « Maitresse ! Il y a le barrage! ». Comme réponse, j’eus droit à 100 lignes supplémentaires à copier.
Le lendemain Saidoun fut absent.. 3 jours après on pouvait lire dans les journaux que les gardes avaient blessé mortellement un jeune homme qui tentait de passer clandestinement la barrière à la hauteur du point nord. Il était porteur d’une grosse somme d’argent et de tracts terroristes.
Mademoiselle Stromboli nous quitta peu de temps après car « elle s’ennuyait de sa famille de France » nous dit-elle.
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